Twitter est-il une bulle, ou une révolution ?
Publié par Ulysse H le 2009-09-29 11:30:25 dans Perspective
La célèbre société de micro-blogging a levé une centaine de millions de dollars il y a quelque jours, portant sa valorisation à 1 milliard, soit 400% d'augmentation en 9 mois (la dernière valorisation s'élevait à 250 millions)
Le taux de visiteurs uniques, lui, a crû de 1 134% entre Mai 2008 et Mai 2009 (Twitter avait environ 37 millions de visiteurs uniques mensuels en Juin 2009, sans compter les connexions depuis un mobile, qui comptent pour moitié dans le trafic de Twitter).
Une telle croissance de visiteurs et une telle montagne de cash pour un service qui n'a, rappelons-le, toujours pas de modèle économique, pose forcément la question : et si Twitter était une bulle ?
Cette question est posée un peu partout, et force est de constater que les chiffres de croissance de Twitter masquent une réalité plus constrastée.
Twitter : un colosse au pied d'argile ?
- La société Sysomos a publié en Juin un rapport montrant que 85% des utilisateurs Twitter mettent à jour leur statut moins d'une fois par jour, et 50% des utilisateurs ne l'ont pas mis à jour dans les 7 derniers jours.
- 21% des utilisateurs n'ont jamais posté un Tweet.
- 75% des Tweets sont générés par seulement 5 % des utilisateurs.
- Les marketeurs sont sur-représentés : 15% des utilisateurs qui se qualifient eux-mêmes de marketeurs suivent plus de 2000 personnes, contre 0,29% des utilisateurs "en général", qui suivent plus de 2000 personnes.
66% des utilisateurs sont américains, la deuxième place étant le Royaume-Uni avec environ 10% (la France cumule 1.15%, et l'ensemble des pays hors USA et RU naviguent dans le 1-3%).
Ainsi, le service ne vit que grâce à une poignée d'utilisateurs, surtout américains. Les marketeurs qui voient Twitter comme un nouvel eldorado marketing, se parlent en fait entre eux, pour une large part.
Alors, Twitter est-il la révolution que l'on dit, ou juste une bulle Internet ?
De nombreux sites ont été chouchoutés par les médias et les bloggeurs, avant de tomber dans le quasi-oubli.
Grandeur et déchéances des empires Internet
Souvenez-vous : Friendster, l'ancêtre de Facebook, arrive en 2003 et devint très rapidement populaire parmi les jeunes. Le site était parti pour connaître une grande destinée quand soudain, un groupe d'employés a fondé MySpace, qui se révéla capable d'attirer tous les utilisateurs de Friendster, et d'y ajouter quelques millions de nouveau-venus.
En 2006, MySpace était le plus gros réseau social au monde. Friendster avait fait long-feu.
MySpace fut alors considéré comme une petite révolution ; la perle du Web. Rupert Murdoch, le magnat des médias, déjà possesseurs de Fox News, du Times et du New-York Post achetait MySpace pour la somme de 580 millions de dollars.
4 ans plus tard, c'est Facebook qui caracolle très largement en tête, et en juin dernier, MySpace licenciait plus du tiers de ses effectifs.
Et les exemples similaires sont nombreux.
A quoi ces bulles, vite gonflées, vite crevées, sont-elles dûes ?
On peut dégager deux raisons qui plombent les start-ups:
- Internet, par sa facilité d'accès, où la moindre nouveauté n'est jamais qu'à un clic de distance, favorise autant l'adoption que l'abandon.
- D'autre part, beaucoups de start-ups et d'investisseurs, hypnotisés par la croissance vertigineuse du nombres d'utilisateurs inscrits, en oublient de penser à l'identité et à la pertinence du service.
Lors de sa denière interview, le PDG de MySpace admettait que les utilisateurs de la plateforme ne savaient toujours pas exactement à quoi MySpace correspondait : réseau social ? Plateforme gaming ? Musicale ?
Effectivment, MySpace n'a pas su se différencier sur un ositionnement clair. Résultat :
- les utilisateurs qui étaient là pour l'aspect "réseau social" sont partis sur Facebook.
- les utilisateurs qui étaient là pour les jeux sont partis sur l'une ou l'autre des milliers de plateformes gaming qui ont vu le jour depuis
- une bonne partie des utilisateurs qui étaient là pour la musique sont partis sur Last.fm, Deezez, Jiwa
Si ce scénario devait se reproduire pour Twitter, alors Twitter n'aura été qu'une bulle de plus.
La crise d'identité de Tweeter
Les notes internes de Twitter, rendues publiques par TechCrunch en juillet dernier montrent la difficulté qu'éprouve Twitter à se positionner.
Les tentatives de définition du produit Twitter vont ainsi du "réseau ouvert destiné à l'échange rapide de courts messages" (une forme de statut à la Facebook, donc), à l'outil "pour découvrir et partager ce qui se passe en temps réel" (proche d'un moteur de recherche en temps réel), ou encore un outil "qui vous rend plus malin, plus rapide, plus efficace et plus puissant" (une sorte d'outil de collaboration professionnelle).
Bref, Twitter grandit, et se cherche une identité.
Les menaces Facebook et Google
Cette crise d'identité est rendue plus aigüe par l'intérêt que porte Facebook et Google sur Twitter. Les deux firmes ont fait part de leur désir de racheter la société de Biz Stone, et les deux ont essuyé un refus.
"If you can't beat it, join it" dit le proverbe américain.
L'inverse est vrai : Twitter s'est ainsi inquiété, dans ses notes internes, de savoir "comment Facebook pourrait nous tuer".
Et effectivement, Facebook valorise de plus en plus la fonction de statut (que l'on peut maintenant rendre accessible à ses "non-amis", comme sur Twitter). Facebook tente même de copier les usages de Twitter : le bloc de statut permet ainsi de répondre à d'autres utilisateurs en écrivant "@", suivi du nom de l'utilisateur concerné.
Quant à Google, son intérêt pour Twitter montre surtout son intérêt pour le marché de la recherche en temps réel.
Pour rappel, la recherche en temps réel, c'est la possibilité de trouver n'importe quelle information, dès qu'elle apparait quelque part sur le Web.
Il faut plusieurs jours à Google pour indexer un site, et son classement dépend de facteurs multiples qui ne favorisent pas forcément les contenus les plus récents (ni même forcément les plus pertinents).
Au contraire, Twitter permet de répandre des informations de manière virales très rapidement, y compris quand elles proviennent d'un obscur blog perdu au fond du classement Google..
Ainsi, quand le 12 janvier, un avion avait atterrit sur le fleuve Hudson, à New-York, la nouvelle était d'abord apparue sur Twitter avant de faire l'objet de dépêches Reuters.
De même, alors que les grands médias ne s'intéressent plus aux manifestations en Iran, Tweeter relaie de nombreuses informations montrant que celles-ci sont encore quotidiennes et nombreuses.
Depuis plusieurs mois, Google presse Twitter de pouvoir accéder à son API "Hosebird", de façon à pouvoir indexer les tweets en temps réel et de les placer sur blogsearch.google.com, voire sur la page de résultats.
Twitter a finit par accepter de fournir 90% de ses tweets à Google (toujours d'après les notes internes publiées par TechCrunch).
Facebook et Google constituent donc les deux pôles entre lesquels Twitter est tiraillé : "réseau social" et "recherche en temps réel".
S'il ne choisit pas, il prend le risque de reproduire le scénario de MySpace.
S'il choisit, il doit effectuer le bon choix.
Pourquoi Twitter ne peut pas devenir un réseau social
Tout abord, Twitter n'est pas un service très "sexy" pour les nouveaux arrivants.
Celui-ci est, de prime abord, confronté à un "flux" de messages courts, qui défilent sans ordre ni sens apparent, et remplis de "#", de "@nom", "RT", et autres abréviations ésotériques.
Bien sûr, l'arrivant pourra immédiatement commencer à échanger des messages sensés avec ses amis, s'il importe ses contacts. Quitte à apprendre plus tard les subtilités du service.
Mais pourquoi ferait-il cela, quand Facebook offre une plateforme riche, intuitive et ergonomique dédiée à l'échange entre amis, et que tous ses amis sont déjà dessus ?
Et comment partager des photos, ou une vidéo sur Twitter ? Evidemment, il existe des services qui permettent de le faire, mais ils sont fournis par des prestataires externes; contrairement à Facebook, ils ne sont pas intégrés dans le service.
Bref, à part l'attirance pour le nouveau, on voit mal quels peuvent être les bénéfices pour un internaute moyen de migrer sur Tweeter.
Dans une interview publiée le 12 février dernier, Evan Williams, le PDG admettait qu'il était indispensable d'améliorer l'expérience utilisateur, qui n'avait fait l'objet d'aucun développement sérieux."C'est même étonnant qu'il y ait des gens sur Twitter" plaisantait-il.
Cependant, l'écart est beaucoup trop grand entre Twitter et n'importe quel "vrai" réseau social, pour qu'il puisse être rattrapé.
L' option réseau social me paraît donc une impasse pour Twitter.
Pourquoi Tweeter pourrait devenir le leader de la recheche en temps réel
S' ils montrent la fragilité de Twitter, les chiffres vus plus hauts se transforment en atout dès que l'on considère Tweeter comme un moteur de recherche.
En effet, dans ce contexte, le fait qu'une petite minorité d'utilisateurs soit à l'origine de la plus grande partie des messages postés est naturel. Dans n'importe quelle société, les dénicheurs d'information et les "leaders d'opinions" sont forcément minoritaires.
Dans un contexte de recherche d'information, cette minorité est la substance productrice : c'est elle qui va chercher, fouiner sur le Net, pour en déterrer des informations pertinentes quand elles sont déclassées par les moteurs de recherche traditionnels.
Pour que ce système d'information fonctionne correctement, il a besoin d'utilisateurs "passifs", dont le rôle se cantonne à propager les informations et les liens qu'ils pensent être les plus pertinents, en les « retweetant ». Ils forment alors un système de rétro-action : les informations effectivement pertinentes sont amplifiées par effet viral, tandis que les autres sont rapidement emportées par le flux. Bref, une sélection naturelle et humaine de l'information voit le jour, complémentaire de la sélection Google, plus algorithmique.
Ainsi, une très bonne idée apparaissant sur un site mal optimisé pour le référencement Google, pourrait acquérir la visibilité qu'elle mérite grâce à Tweeter.
C'est ce mécanisme qui a permis à l'Iran populaire de faire entendre sa voix par delà la portée des grands-médias, lors de la ré-élection à problème d'Ahmadinejad.
Biz Stone, le fondateur, avance le terme de "système nerveux" pour décrire Tweeter. Avec le but affiché de compter 1 milliards de membres en 2013, Twitter serait alors "le poul de la planète". Et là, plus question de bulle Twitter, mais de révolution Twitter.
Les défis à relever
En plus de l'affinage de la fonction de recherche, plusieurs défis devront être relevés par Twitter pour fertiliser réellement le paysage Internet, et s'y imposer de façon durable.
- Eduquer les membres
Si les chiffres montent que Twitter est adapté à un usage de recherche, les dirigeants relevaient, dans les notes internes, que la plupart des utilisateurs ne se servent pas de Tweeter dans ce but.
Pour que Twitter devienne le leader du "Real Time Web", il faut donc une étape d'évangélisation, d'éducation des utilisateurs.
Cela a été entamé en Juillet dernier, quand la nouvelle page d'accueil du site est arrivée. Anciennement affublée de la phrase d'accroche "What are you doing right now ?", qui sonnait très statut MSN ou Facebook, la page arbore maintenant une invitation basée sur le partage d'information : “Share and discover what’s happening right now, anywhere in the world”.
De plus, la page d'accueil offre une barre de recherche, permettant ainsi aux utilisateurs non-inscrits d'effectuer des recherches.
Un nuage de mots-clés indique quels sont les thèmes les plus discutés, en temps réel.
Ces modifications ne sont pas négligeables, elles assoient le positionnement de Tweeter comme moteur de recherche.
Néanmoins, cela restera insuffisant tant que la page de résultat ne sera pas plus lisible pour les nouveau-venus. Les posts chargés « @ » « RT » « # », s'ils plaisent aux geeks et renforcent le sentiment d'appartenance à une communauté d'élites, devront céder la place à une notation intuitive pour que Twitter devienne grand-public.
Ce qui nous amène au deuxième écueil
- La menace Google Wave
Dans les prochaines semaines, Google rendra public son nouveau service Google Wave.
Google Wave est un service qui réunit les bénéfices des emails, des réseaux sociaux, et la messagerie en temps direct.
Une « vague » Google, c'est à la fois un groupe de discussion, et un flux de discussion, pensé pour être moyen efficace de gérer les flux d'information. Potentiellement, il sera tout à fait possible de s'en servir pour poster des liens intéressants. Bref, on pourra twitter sur Google Wave.
Or, Google est déjà grand-public.
Google n'a pas à redouter la défection des geeks, parce qu'ils ne constituent pas le noyau dur de ses utilisateurs.
Google est en mesure d'évangéliser les internautes via de multiples canaux : lien de présentation sur la page de recherche, mais aussi sur GoogleMap, dans Gmail, dans Google Docs, et d'une façon générale sur l'ensemble de ses applications.
En comparaison, Twitter ne dispose que de lui-même.
Le battage médiatique qui l'entoure ne peut pas être considéré comme un outil marketing : les journalistes et bloggeurs ne diront pas forcément que Twitter est un moteur de recherche en temps réel, ni n'expliqueront en quoi cela est important.
En revanche, rien ne dit que les utilisateurs se mettront à poster des liens sur Google Wave comme beaucoup le font sur Twitter.
Même si la majorité des membres n'utilisent pas Twitter comme un moteur de recherche, cet usage est tout de même associé à Twitter. Google Wave pourra-t-il développer cet usage ?
- Inventer un modèle publicitaire adapté.
Le pas de deux que Biz Stone effectue avec la publicité, annonçant un jour que Twitter s'y intéresse, et le suivant que cela agacerait trop les utilisateurs, est le signe que l'équipe dirigeante a parfaitement conscience des enjeux.
Une publicité mal contrôlée tuerait à coup sûr le service.
Twitter souffre déjà du spamming, au moins ne ressemble-t-il pas à un sapin de Noël.
Placer des bannières sur les côtés pourrait invalider cette affirmation.
Par contre, un modèle ressemblant à l'AdSense de Google pourrait s'avérer pertinent, si Twitter se positionne définitivement sur la recherche en temps réel.
- Éviter la pipolisation (ou capitaliser dessus)
Sur les 26 mots-clés contenus dans le nuage de la page d'accueil, il y en a actuellement une douzaine qui traite de sujets "frivoles" (Jay-Z, les grammy awards, Roman Polanski, Grey's Anatomy...).
Cela m'est d'abord apparut comme une faiblesse.
Mais, à bien y réfléchir; peut-être cela constitue-t-il une force.
Évidement, un moteur de recherche qui traite essentiellement des sujets people n'est peut-être pas l'outil dont le monde ait besoin.
En même temps, le même genre de comparaison amène à penser que Google est un service faible, car il sert à fournir des contenus X...
En fait, si Twitter devait se monétiser par la publicité, la pipolisation serait une bonne chose : ce sont les sujets people qui ont le plus de chance d'amener le grand public dont les annonceurs ont besoin.
Pouvoir suivre l'actualité des stars de la musique, du cinéma et du sport en temps réel, est assurément très attractif pour bons nombres d'internautes. Cela permettrait à Twitter de se constituer une base non-geeks, c'est-à-dire moins encline à fuir vers une autre nouveauté peu connue, et plus facilement monétisable auprès d'un plus grand nombre d'annonceurs : en véhiculant des fantasmes de gloire et de beauté, l'univers people fournit un écosystème très intéressant pour les ces derniers.
En résumé
Twitter n'est pas une bulle.
Si le service parvient à s'internationaliser, s'il atteint 1 milliard d'utilisateurs d'ici quelques années, il deviendra effectivement le pouls de la planète. Pour la première fois, l'opinion publique mondiale sera dotée d'un réseau à même de dénicher, relayer et filtrer l'information. Ce ne sera pas une communauté. Les gens ne seront pas plus proches. Simplement, l'opinion publique mondiale aura, pour la première fois, une ébauche de système nerveux.
Même si Twitter disparait, mangé par Google ou remplacé par un service concurrent, les usages de Twitter, sa fonction, ne disparaitront pas. Voilà pourquoi, même si Twitter est une bulle, c'est aussi une petite révolution.
Tags de l'article : Recherche temps réel réseau social Facebook Google Wave annonceurs
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