La junk-information en 3 exemples : AOL, Answers, eHow
Publié par Ulysse H le 2009-12-15 16:55:55 dans Perspective
Après la junk-food, la junk-information ?
Il semble que cette question devienne lancinante dans la blogosphère américaine. aiguillonnée par un phénomène encore embryonnaire chez nous, mais grandissant outre-atlantique : les sites de méga-contenu, capables de publier des quantités colossales d'information à très bas coût.
Les têtes de gondole de cette nouvelle industrie s’appellent DemandMedia, Answers.com, mais aussi AOL, et à sa suite, peut-être, des éditeurs traditionnels tels que CBS Interactive.
Leur stratégie est simple, et prouve que l'information peut devenir une marchandise très profitable sur Internet. A condition d'inverser la problématique de la presse traditionnelle .
Alors que celle-ci s'évertue en vain à augmenter la valeur de l'information, pour que son prix de vente amortisse enfin son coût de création, c'est l'inverse qui s'avère être (très) rentable : abaisser le coût de production jusqu'à ce qu'il rencontre le prix du marché.
Générer à bas coût des quantités gigantesques d'information est en effet possible , grâce à trois choses : la crise de la presse, le crowdsourcing, et l'industrialisation pure et simple de la création de contenus.
Voyons cela.
AOL et la crise de la presse
Depuis le rachat de Weblogs en 2005, AOL semble vouloir construire autant de sites de niches qu'il existe de sujets humainement pensables. Selon les mots de Michael Arrington, le bloggueur-phare de TechCrunch : "Si vous voyez un magazine dans un kiosque qui couvre tel sujet, AOL va mettre en place sa propre marque dédiée à ce sujet, sous forme d'un blog, ou d'un autre format".
Mais qui crée ces contenus ? Tout simplement les milliers de journalistes talentueux virés de leur rédaction pour cause de crise extrême, et qui sont prêts à solder leur plume et leur esprit .
AOL aurait ainsi fait ses emplettes en piochant dans des charrettes prestigieuses, telles que New-York Times, Wall Street Jounral, USA Today... Sur 2000 journalistes employés, seuls 500 travaillent à plein temps, toujours selon TechCrunch.
Cette stratégie boostée aux hormones de crise fonctionne à merveille en terme d'audience : AOL attirerait 76 millions de visiteurs uniques mensuels.
Pour la qualité, c'est un peu différent. Peu cher payés, écrits à la chaine, les articles sont forcément de moindre qualité. Et cette qualité va sans doute encore baisser, car AOL veut s'inspirer du modèle mis en place par DemandMedia, et que l'on pourrait appeler le journalisme algorithmique (voir plus bas)
Answers.com et l'altruisme commercial.
Answers.com est une sorte de Wikipédia, qui a attiré 83 millions de visiteurs unique en Septembre. A la différence de Wikipédia, qui est un projet à but non lucratif, Answers.com vient de publier un résultat de plus de 4 millions de dollars pour le 3ème trimestre 2009, en augmentation de 40% sur un an. Les revenus sont uniquement publicitaires.
Et là, qui rédige le contenu ? Un article de ReadWriteWeb suggère que la majorité du contenu, soit 38 millions de pages, est constitué de copié/collé d’autres sources, parmi lesquelles… Wikipédia. Sous licence Creative Commons, il semble que le projet Wikipédia ne puisse pas vraiment lutter contre l'exploitation commerciale de ses bases.
Le PDG de Answers.com rappelle tout de même qu'une bonne partie des entrées est généré par la généreuse communauté d’internautes, qui poste gratuitement sur WikiAnswers.com.
Le modèle de production d’Answers.com repose donc sur un mélange de copié/collé, et de l'exploitation commerciale de l'altruisme internaute (autrement appelée crowdsourcing).
Demand Media, et l'automatisation de l'information.
DemandMedia est carrément une usine à contenus : 4 000 vidéos et articles par jour sur le site eHow.com ! Pour parvenir à un tel chiffre, il était nécessaire d'automatiser.
Un algorithme a ainsi été créé, qui aspire les résultats de recherche de Google, conduit une analyse du marché publicitaire, et en déduit un montant de revenu pour chaque sujet d'article ou de vidéo. Les sujets bénéficiant du meilleur espoir de revenu sont ainsi sélectionnés.
Dit autrement : le rédacteur en chef est une machine.
Les freelances qui créent les contenus, eux, se dépêchent pour remplir leur quota de sujets.
L'idée, pour DemandMedia, est de produire sur tout et n'importe quel sujet, afin que, quelque soit la requête d'un internaute, un produit maison y réponde (comment découper des tuyaux dans un endroit confiné ? Comment remplir un briquet Zippo ? Comment dessiner un casque grec ? ). L'accent est donc mis sur la quantité : un vidéaste peut ainsi espérer gagner 20$ par vidéo postée. Si vous comptez le temps de tournage et de post-production, c'est très peu. La qualité s'en ressent.
Quelles seraient les conséquences pour le Web si ce procédé de production d'information se généralisait ? Pour Wired : "Imaginez une salle de classe où un gosse lève la main à chaque question posée et hurle la réponse. Il se peut qu'il ne soit pas très futé, ni même qu'il donne la bonne réponse, mais il couvre la voix de tous les autres." Demand devrait rapporter 200 millions de dollars cette année, pour 80 millions de VU par mois.
Où cela mène-t-il ? Pour Michael Arrington, c'est l'avènement du "contenu fast-food". Pour Richard MacManus, de ReadWriteWeb, c'est les "fermes de contenu", où l'on produit des billets et des wikis comme autant poulets de batterie.
La malbouffe étant liée à l’obésité, je me demande si cette junk-information n’est pas la conséquence de ce que l’on nomme l’infobésité : ce raz-de-marée d’informations rendu possible par Internet, et la tendance de chacun à en consommer de plus en plus.
J’ai, pendant un temps, été abonné à la newsletter de eHow. Tous les jours, un billet sous forme de liste en 5 points, censé m’aider à effectuer ceci ou cela, tombait dans ma boite email. Ça se lit en 2 minutes et ça donne l’impression d’avoir appris quelque chose. L’impression seulement : il suffit de se demander ce que l'on en a retenu, 5 minutes après, pour constater que tout est oublié.
Mais c’est agréable d’avoir le sentiment de s’instruire grâce à une liste en 5 points.
Ca détend.
Un peu comme une pause chips.
Sans aller jusqu'à s'inquiéter pour l'avenir de l'information de bonne qualité, force est de constater que le modèle du fast-food est arrivé. Au vu des chiffres, on peut s'attendre à ce qu'il restructure le marché en profondeur.
Tags de l'article : AOL Demand eHow How-to Answers infobésité
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