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La fragmentation des médias mènera-t-elle à une floraison culturelle
Publié par Ulysse H le 2009-11-30 18:04:13 dans Perspective
Vous connaissez peut-être Tom Foremski, ancien journaliste du Financial Times, rompu aux technologies de l'information, et rédacteur sur plusieurs blogs très renommés.
Parfois, les experts d'un domaine, au lieu de se contenter de livrer leur analyses techniques, forcent les bords du cadre, plongent loin sous la surface du buzz, et révèlent les questions de sens, celles que personne ne pose. C'est ce que fait Tom dans son dernier billet, ici traduit en français.
"La question est de savoir si nous pensons la société, ou si c'est la société qui nous pense", disait Malcolm Muggeridge. Je devais avoir 10 ans.
Malcolm Muggeridge était un journaliste et philosophe britannique, et j'ai grandi en le voyant parler de sujets importants à la TV.
Cette citation s'est gravée en moi parce qu'elle dit quelque chose de nous. Elle dit que nous faisons partie de la société, et que nous faisons partie de ses messages. Or, c'est par les médias que la société se pense et s'adresse des messages à elle-même.
Notre époque est marquée par une abondance de médias, de toutes formes, disponibles à tout moment - plus qu'il n'y en a jamais eu dans toute notre histoire.
Magnifique.
Mais qu'allons-nous faire de tout cela ?
Nous vivons une époque formidable et je suis heureux d'y être : des changements d'une telle ampleur, çela n'arrive qu'une fois dans une vie. (Au fait, j'inclue les médias sociaux dans les médias, c'est à dire tout ce qui relève de la publication).
Des médias à double-sens
Nos médias nous aident à prendre des décisions sur les problèmes importants : les présidentielles, le réchauffement climatique, la santé, l'écologie, l'éthique, et quelle marque de lessive utiliser.
C'est parce que nous sommes des animaux sociaux que nous vivons en société. Nous interagissons les uns avec les autres, et nous nous influençons les uns les autres.
Aujourd'hui nous pouvons nous influencer les uns les autres plus facilement que jamais, car nos médias sont numériques : ils peuvent atteindre toute chose dotée d'un écran. Et l'on peut publier à partir de presque toute chose dotée d'un écran. Nos médias sont à double-sens.
Les médias nous influencent
Cela ne vous arrive jamais de vous étonner de l'effet "chambre à écho" typique des discussions technophiles ? N'avez-vous pas l'impression que tout le monde est obsédé par les mêmes sujets, pense de la même manière ? Et bien, c'est parce que nous lisons tous les mêmes choses, et que nous faisons tous partie des mêmes médias.
Les médias influencent les gens, et les gens utilisent les médias pour influencer d'autres gens.
Plus vous êtes exposé aux médias et plus grandes sont les chances qu'ils vous influencent. C'est là la grande intuition de Noam Chomsky, professeur de linguistique au MIT. Il affirme que les intellectuels sont plus enclins à relayer la propagande parce qu'ils lisent davantage, et qu'ils s'exposent plus aux médias que les autres.
Maintenant que nous avons plus de médias qu'il n'y en a jamais eu, il est probable que nous serons plus enclins à être influencés par les autres que nous ne l'avons jamais été.
Et qui a intérêt à nous influencer ? Antonio Gramsci, le philosophe italien, disait que c'était le gouvernement. Il a inventé le concept d'hégémonie culturelle pour décrire l'activité des gouvernants des années 1920 et 1930.
On le voit très bien durant les campagnes présidentielles aux États-Unis, où le choix du bon mot, de la phrase juste, revêt une importance capitale, car ce choix peut faire ou défaire les succès. Mais cela a lieu tout le temps, les gouvernements cherchant à exercer leur influence en permanence.
Aujourd'hui, le concept d'hégémonie culturelle s'étend aux compagnies marchandes, dont beaucoup disposent d'un pouvoir supérieur aux gouvernements d'État.
La fragmentation de la chambre à écho
Il se pourrait que la fragmentation des médias nous permette d'échapper à la chambre à écho et à l'influence des groupes d'intérêt. Elle pourrait mener à une nouvelle floraison des cultures, à une pensée originale, ainsi qu'à des idées et des philosophies uniques.
C'est ce qu'il semble se produire lors d'une révolution, lorsque l'hégémonie culturelle est renversée. On l'a vu lors de la Révolution anglaise, qui a entraîné l'émergence de nouvelles idées et de nouvelles croyances, avec les Puritains, les Diggers, et les Shakers ... De nouvelles communautés sont apparues, dont certaines croyaient à l'amour libre, d'autres à la castration, d'autres encore à la mise en commun des ressources.
On a vu l'épanouissement des arts après la Révolution russe, la Révolution espagnole, et la Révolution Hongroise...
Il semble parfois que la fragmentation des médias soit une chose révolutionnaire. Peut-être détruira-t-elle l'hégémonie culturelle de notre temps.
Ou pas.
La fragmentation des médias n'est d'aucun secours si les messages sont tous les mêmes, ce qui semble effectivement être le cas. Le monde des nouveaux médias pourraient aussi mener à un contrôle plus rapproché et une influence de notre pensée plus resserrée. Il pourrait mener à une pensée et une expression plus étroites simplement parce que tout ce qui est numérique peut être suivi, mesuré, enregistré.
Le meilleur moyen de couper court à l'influence des médias, c'est de se déconnecter de tous les médias.
Mais c'est très difficile. Dans ce monde moderne, toujours sur la brèche, nous sommes obligés de consulter les médias à tout instant : emails, Twitter, SMS, gros titres, Facebook, etc. Autant de boulevards d'influence.
Il n'y a probablement pas d'échappatoire.
Ce qui signifie que soit nous nous mettons à penser de façon convenable, et nous prospèrerons, et entrerons dans un nouvel âge d'or de l'humanité grâce à nos médias.
Soit nous ne le faisons pas, et nous finirons par n'avoir qu' une seule chambre à écho géante remplie de foutaises, et une société plus contrôlée que jamais, grâce à nos médias.
Il semble que nous fassions route vers de grands défis.
Ecrit par Yohann Mathieu
Tags de l'article : médis sociaux révolution pensée unique
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