Google et la Chine : la réponse du China Daily
Publié par Ulysse H le 2010-01-18 17:11:14 dans Perspective
Sauf si vous vivez dans une grotte ou le WiFi ne marche pas, vous n'avez pas pu ne pas entendre parler de l'annonce fracassante de Google, faite sur leur blog, et arguant de cyber-attaques en provenance de Chine et visant les compte Gmail de plusieurs activistes des droits de l'Homme, pour justifier de leur retrait du marché chinois.
En cessant ses opérations dans un pays soumis à la censure d'Etat, Google redonne un coup de lustre à sa devise, "Don't be evil" ("Ne faites pas de mal").
Bien sûr, les commentaires vont bon train sur la blogosphère, et divisent ceux qui saluent l'éthique retrouvée de Google, de ceux qui y voient surtout un paravent commercial.
Mais en terme de critique, on ne pouvait faire plus violent que le China Daily.
Dans une colonne intitulée "Do No Evil lays bare Web giant's hypocrisy", qu'on pourrait traduire par "Ne faites pas de mal : derrière le slogan, le roi du Web est nu", le China Daily délivre un fantastique morceau de propagande qu'il faut avoir lu.
Voici donc, traduit en Français, cet article aux accents de Pravda. Et que le Peuple juge.
"Il y a quelque chose d'incorrigiblement banal à propos de la devise de Google, "Ne faites pas de mal" : ça fait mode, et c'est hypocrite.
Et c'est une construction curieusement négative : éviter le mal ne signifie pas forcément faire le bien. Finalement, ce n'est qu'une manière facile et habile de se présenter, qui ne fonctionne que si l'on veut bien y croire.
Cette devise parle de l'éthique informelle et idéaliste d'une start-up d'étudiants créée dans un garage de la Silicon Valley, bien que Google soit maintenant une entité multi-milliardaire comptant près de 20 000 employés. Elle possède un vaste filet de liens dont les mailles sont capables de cartographier, copier et stocker des milliards et des milliards de bits privés, jour après jour.
Google a beau prétendre ne pas être une grande compagnie, cela ne fait pas d'elle une petite compagnie, pas plus que sa petite devise ne signifie qu'elle fait le bien.
Il existe de nombreuses nuances de gris entre ne pas faire le mal et le mal, surtout quand votre cœur de métier est de traiter l'information pour le compte de publicitaires.
Les annonceurs ne peuvent prétendre sérieusement que leur métier est de maintenir des critères de moralité élevés. La publicité, qui dans le meilleur des cas est un défi à l'éthique, implique la suggestion psychologique, la manipulation et la tromperie.
Mais la difficulté que Google éprouve à agir en accord avec sa devise s'étend bien au-delà des revenus publicitaires, pour atteindre aux nouvelles frontières de la surveillance, du profilage digital, et de l'épineuse question du stockage de vastes fichiers d'informations sur les individus, qui feraient pâlir d'envie les espions de la Guerre Froide.
Que signifie ce "Ne faites pas de mal", quand on l'applique à la collecte des données et à l'exploitation commerciale de la vie privée d'autrui ?
L'appétit de Google pour l'information est essentiellement une voie à sens unique. Que savons-nous exactement de Google, de son fonctionnement interne, et de ses accords secrets ? A quel point tient-il sa parole, quand il lit les emails des utilisateurs ?
Même Steve Ballmer, de Microsoft, un capitaliste agressif assumé, toujours en chasse de nouveaux profits et de parts de marché, a critiqué Google au motif qu'il scanne les contenu des emails pour ses recherches marketing.
Le PDG de Google, Eric Schmidt, a reconnu que les informations d'ordre privé sont stockées et peuvent être communiquées aux autorités américaines, absolvant la compagnie de toute responsabilité, d'un léger "Nous sommes tous soumis à la loi américaine du Patriot Act".
Ces dernières semaines, les passagers aériens ont dû envisager, avec un mélange compréhensible de panique, de résignation et de consternation, la perspective de contrôles corporels intégraux aux rayons X.
Ceux qui sont en faveur de ces contrôles capables de voir à travers les vêtements nous assurent que les scanners ne stockeront, ni ne transmettront ces données, et qu'ils ne prendront aucun plaisir à utiliser cette technologique geek, qui rappelle ces lunettes à rayons-X des Comics du temps jadis.
Et cependant, même avec toutes les restrictions nécessaires, il y a quelque chose d'effrayant dans de telles intrusions corporelles.
Et bien en terme d'informations, les internautes sont scannés tous les jours, et pourraient tout aussi bien être nus, puisque leurs profils sont agrégés et passés de mains en mains, au profit de compagnies pour qui les préférences de chacun ne représentent que des espèces sonnantes et trébuchantes.
Les internautes qui communient seuls avec leur ordinateur à toutes heures du jour et de la nuit laissent une trace électronique longue et détaillée de leurs peurs, de leurs petits secrets, de leurs gouts, de ce qu'ils aiment, de ce qu'ils n'aiment pas, de leurs ennuis de santé, de leurs inclinations politiques et de leurs petites irritations, et révèlent ainsi leurs vulnérabilités, en faisant comme si Internet était leur ami, ce qu'il n'est absolument pas.
C'est un acte de foi de croire que Google ne lit pas les emails des autres. Et même si, au bénéfice du doute, on choisit de les croire, qui peut dire ce qu'il en est de leurs partenaires et successeurs, et qui peut dire que personne ne succombera à la tentation de regarder le corps nu des autres - en toutes lettres, avec les photos et les vidéos, ou de façon pernicieuse, au travers de profils générés par algorithmes.
Rien ne démontre mieux la banalité du "Ne faites pas de mal" que deux matheux qui tombent par hasard, sans l'avoir voulu, sur une formule capable de générer des milliards de dollars de revenus publicitaires, en offrant gratuitement un outil de recherche Internet, une messagerie email et d'autres services qui, une fois scannés, enregistrés, analysés et interprétés, peuvent être utilisés pour le ciblage publicitaire.
Les fondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page peuvent bien être des gars décents n'ayant aucune intention de nuire, mais ils ont créé un Frankenstein. Ils sont suffisamment riches pour laisser faire le "sale boulot", c'est à dire l'analyse des données dévorées par ce montre aux multiples tentacules, par des assistants, humains et robots.
Il est également possible que Google, qui n'a pas avalé autant de parts de marché en Chine qu'ailleurs, soit simplement en train d'exhaler un dernier cri de triomphe sous la forme de sa banale devise, alors qu'il fait en fait sonner une retraite sans gloire.
S'il en est ainsi, il ne s'agit de rien de plus qu'un nouvel exemple de l'arrogance Américaine et de son hypocrisie impérialiste, qui nous dit finalement "faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais."
L'auteur est professeur d'analyse des médias, à la Faculté de Sciences Sociales, Université de Doshisha, au Japon."
Cet article est un véritable cas d'école pour qui s'intéresse à la propagande, car tout y est : recontextualisation d'information exactes, exploitation des ambiguïtés, banalisation, insinuations... il n'est pas jusqu'à l'auteur, qu'on a (soi-disant) été cherché au Japon, pour insuffler un parfum de neutralité à l'ensemble.
Mais c'est tellement gros, tellement facilement anti-américain... On pourrait presque être optimiste pour la Chine, et se dire qu'avec des ficelles tellement grosses, les gens n'y croiront plus.
Et puis je repense à ces articles fiévreusement patriotiques qui peuplaient la presse US aux premiers jours de la guerre en Irak, et qui justifiaient la politique de l'administration Bush, en accusant le pouvoir à Bagdad de manipuler les inspecteurs de l'ONU, et donc l'information que ceux-ci délivraient.
Et je me dis que l' accusation-miroir, ça marche, et que décidément, la propagande a encore de beaux jours devant elle.
Tags de l'article : Propagande communication vie privée
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